Quel avenir économique pour la France en Afghanistan ? ACTUDEFENSE: Interview avec Françoise Hostalier

La coalition s’en va. Mais quel avenir pour l’action internationale dans ce pays toujours en crise ? Françoise Hostalier, ancienne ministre et ancienne députée qui suit la situation afghane depuis de nombreuses années, revient sur le potentiel économique de ce pays et la frilosité française dans ce domaine. (article disponible sur le site d’ACTUDEFENSE):

  • ActuDéfense – Les dernières troupes combattantes françaises viennent de quitter l’Afghanistan. Le reste des troupes devrait être parti d’ici l’été 2013. Quel rôle peut encore jouer la France dans ce pays sur les plans économique et diplomatique ?

François Hostalier – La France a perdu beaucoup de crédit en Afghanistan en étant l’un des « petits » contributeurs de la coalition, que ce soit en nombre de soldats ou en financement d’actions civiles. Elle a été noyée dans la masse et n’a pas su mettre en valeur les liens privilégiés qu’elle avait avec l’Afghanistan. Elle aurait pu être un interlocuteur privilégié et aurait peut-être pu inciter l’Union européenne à peser davantage face à l’hégémonie américaine.

Cela ne s’est pas fait et ne se fera plus.

Cependant, le président Hollande puis le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, ont clairement dit que la France n’abandonnerait pas l’Afghanistan. Lors des débats au Sénat et à l’Assemblée nationale pour la ratification du Traité d’Amitié et de Coopération entre nos deux pays, ce fut la même assurance en ce qui concerne les principales forces politiques françaises. Reste donc à voir au-delà des déclarations politiques, mais c’est déjà un point important.

La France a signé avec l’Afghanistan un traité pour un engagement de 20 ans avec des plans quinquennaux renouvelables et dont le premier démarrera le 2 décembre prochain. Ce traité reprend les points forts des coopérations existantes entre nos deux pays mais y ajoute un volet de coopération dans le domaine de la sécurité et un dans le domaine économique. Il ne faut pas se faire d’illusion, la France ne peut plus jouer un rôle prépondérant en Afghanistan ni dans la région, mais elle peut apporter ses compétences et son savoir faire dans les domaines définis par la coopération et contribuer à faciliter les relations diplomatiques, notamment avec l’opposition au président Karzaï.

  • Vous êtes l’auteure d’un rapport au président sur le rôle de nos entreprises en Afghanistan, remis à Nicolas Sarkozy en janvier dernier. Pourriez-vous en résumer les grandes lignes et nous dire si les pouvoirs publics ont pris conscience du potentiel de ce pays ?

Ce rapport, demandé par le président Nicolas Sarkozy en octobre 2011 devait faire le bilan de l’action de la France ces dernières années en Afghanistan, établir un diagnostic des possibilités de développement économique et dessiner quelques pistes pour les entreprises françaises. Je pense qu’il a eu un peu de succès puisque la plupart des experts ou des structures intervenant en Afghanistan l’ont lu ou même s’y réfèrent (ce fut le cas lors des débats au Parlement français pour la ratification du Traité). J’ai beaucoup insisté sur l’attente forte de la part des décideurs afghans d’une parole et d’une présence française dans le domaine du développement économique, de la formation scolaire et surtout universitaire, de l’agriculture, de la santé, du droit et de la justice.

J’ai parlé dans ce rapport des potentialités de l’Afghanistan en matières de ressources naturelles (mines, gaz, pétrole) ou humaines en décrivant mes rencontres avec d’importants businessmen afghans.

Mais très franchement, cela n’a pas fait bouger les lignes ! Ni les pouvoirs publics français ni les décideurs n’ont semble-t-il changé de position.

  • Quelle est la position des entreprises sur ces questions ? Voient-elles l’Afghanistan comme un pays avec un fort potentiel ou comme un bourbier où règnent risques et insécurité ?

Elles considèrent toujours l’Afghanistan comme un pays inaccessible pour des tas de raisons : l’éloignement géographique, la langue, la culture, les prétextes sécuritaires. Cela montre avant tout une grande méconnaissance du pays et de la région et de ce fait, elles n’étudient pas les potentialités ni les opportunités qu’elles pourraient y trouver. Pourtant, justement, dans un pays en très forte demande de reconstruction et qui souhaite diversifier ses partenaires, les entreprises françaises peuvent avoir des contacts très privilégiés. Mais l’attitude des entreprises françaises en Afghanistan est caractéristique de la frilosité des entrepreneurs de notre pays qui hésitent à investir en dehors de l’hexagone et surtout dans des régions réputées « à risque ». Il faut dire aussi qu’elles ne sont absolument pas encouragées par le gouvernement français (toutes tendances politiques confondues) lorsqu’il déclare dans certains pays, et pas seulement l’Afghanistan : « Tout voyage dans ce pays est à proscrire ! ». Avec l’omniprésence du principe de précaution, il est normal que les entreprises françaises hésitent. Pourtant, nombre d’entre-elles seraient les bienvenues en Afghanistan aujourd’hui. Il y a d’énormes besoins en ciment, en exploitation minière ou pétrolière, en construction de routes et de bâtiments, en transformation et conservation agroalimentaire, en gestion forestière, en développement des lignes aériennes, en industrie pharmaceutique, etc. Ce sont des domaines où le savoir-faire français est reconnu.

  • Les Français sont-ils les seuls à faire preuve d’hésitations qu’en à investir en Afghanistan ? Comment se comportent dans ces domaines les Anglo-Saxons ou les Allemands ?

Les Français sont effectivement loin derrière leurs partenaires européens de la coalition. Les Allemands n’ont pas d’état d’âme en matière de développement économique et sont présents dans pratiquement tous les domaines. Géographiquement, ils sont essentiellement au nord (zone de Mazar-E-Sharif) ainsi que sur Kaboul et sa région. Les Italiens sont très présents surtout dans la région de Hérat à l’est. Les Britanniques sont plus discrets mais également influents. D’autres pays sont aussi très impliqués comme la Turquie ou le Japon ; les grands voisins également et notamment l’Inde ou la Chine.

L’Afghanistan a, depuis plusieurs années, un taux de développement à deux chiffres. Même si une part de cette activité est due à la présence militaire et souffrira avec le retrait, le développement économique se poursuivra quelque soit le futur gouvernement en Afghanistan. Même si des intégristes religieux arrivaient malheureusement au pouvoir, ils ne reviendraient pas en arrière par rapport à certaines avancées économiques comme l’exploitation des ressources naturelles, le développement de l’agriculture, les besoins en matière de santé. Le peuple afghan pourrait accepter un régime politique moins ouvert, mais il n’acceptera pas une diminution de ses besoins vitaux. Il y a un appel d’air économique vers l’Afghanistan et encore de la place pour les entreprises françaises mais attention, la nature comble rapidement les vides et même si les Afghans ont une préférence pour les Français, ils feront affaire avec ceux qui viendront !

Propos receuillis par Romain Mielcarek

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